Penalty À la Sauce Américaine

Dans un match, quel est le moment exact où vos poils se hérissent, où le stade retient son souffle, où il y a une vraie possibilité de buts ou un magnifique arrêt ? La réponse peut très bien être ce court instant où grâce à une passe parfaite, un attaquant prend toute une défense de court et s’avance, balle au pied, pour un face à face avec le gardien adverse.

Dans les années 70, la North American Soccer League (NASL), ancêtre de la MLS, qui a accueilli les plus grands joueurs de son époque (Beckenbauer, Pelé, George Best), se dit que plutôt que d’avoir des séances de penalty longues et barbantes, instaurer ces courses et face-à-face avec le gardien serait bien plus intéressant.  C’est à ce moment-là que sont nés les « American Penalty Shootouts ».

Il faudrait plusieurs centaines de lignes pour parler des nombreuses innovations qu’a tenté la NASL à son époque afin de se différencier du football européen et ainsi plaire à un public habitué au spectacle des sports américains. Certaines idées sont restées et se sont diffusées dans le vieux continent (comme les numéros et noms derrière les maillots, les trois remplacements par match), d’autres non (les systèmes de points avec bonus pour des buts marqués même en défaite, les hors-jeux seulement dans les trente derniers mètres) mais peu sont aussi débattues et critiquées que ces fameuses séances de penalty.

A 32 mètres du but, le tireur attend que l’arbitre signifie le départ d’un coup de sifflet. Il s’élance et dès qu’il touche le ballon, il a exactement cinq secondes pour mettre le ballon au fond des filets en autant de touches qu’il lui faut. Comme pour les penaltys traditionnels, il y avait une limite de cinq tireurs et plus si nécessaire. L’idée est venue du monde du hockey, très populaire en Amérique du Nord et dont les séances de penalty sont assez similaires aux shootouts. Anecdote ironique, si le gardien commettait une faute pendant le shootouts (comme un tacle peu orthodoxe), le tir était repris… Mais sous la forme d’un penalty européen. Les fautes dans la surface en cours de match était aussi sanctionnées comme dans le vieux continent.

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Photo via NASL Jersey

Débutés en 1977 jusqu’à la mort de la première division américaine en 1984, ils ont tout de suite écopé d’une mauvaise réputation puisqu’ils étaient liés à une autre pratique peu populaire en Europe mais adoptée en Amérique du Nord : l’interdiction des matchs nuls. En effet à l’époque, les américains vraiment peu habitués au fait dans leurs sports nationaux ne voulaient pas qu’un match puisse se terminer sans buts et surtout sans gagnant.

Les matchs de championnat se décidaient donc (à partir de 1974) par une séance de penaltys au bout des 90 minutes (même s’il y eu des prolongations instaurées dans les saisons 1975 et 1976), ou une séance de shootout à partir de 1977. L’équipe gagnante sur penalty remportaient cependant seulement quatre points, au lieu des six qu’offraient une victoire dans le temps réglementaire. C’est notamment de cette manière que s’est décidée la finale du Soccer Bowl 1981, entre les Chicago Stings et le New-York Cosmos.

En MLS, ils étaient aussi utilisés lors des quatre premières saisons (jusqu’en 2000), mais seulement en play-offs puisque les matchs nuls étaient eux possibles en saison régulière. Cependant, il n’y avait pas de temps additionnel, seulement la séance de shootouts. Ils furent stoppés en 2000, sous pression de la FIFA et des fans, qui, habitués à regarder du soccer mexicain ou européen à la télévision, n’étaient plus ces supporters totalement ignorants à ce qu’il se fait à l’étranger. Ils n’étaient plus ces « hippies totalement addicts au grand spectacle »* malgré une génération de passionnés qui, dans les années 70 et 80, n’ont connu que cette version et la pensait peut-être propagée dans le monde entier.

S’ils ont souvent été moqués dans le vieux continent, les shootouts ont séduit aux Etats-Unis. Premier argument, assez valide : le spectacle, maître mot dans l’industrie sportive américaine. Selon Don Megson, coach des Portland Timbers, « On s’en fout qu’ils ne soient pas populaires en Europe. Les gens l’adorent ici, c’est putain de bon ! J’aime les shootouts car ça donne envie de se jeter à corps perdu dans ta course pour gagner le match »*. Pour Freddie Goodwin, entraîneur bien nommé des Minnesota Kicks, les shootouts sont une manière de plaire aux fans « Ce sport n’est pas pour les propriétaires, les coachs ou les joueurs, il est pour les fans et les shootouts sont parfaits pour eux »*. Pour Bruce Wilson, vétéran de la NASL et de l’équipe nationale canadienne, ils sont aussi adaptés à la difficulté des conditions de jeux du continent : « Beaucoup de puristes autour du monde m’ont dit ‘c’est quoi cette merde ?’ mais en tant que joueur, quand tu es à Dallas, sous 35-40 degrés, sur un terrain artificiel en plastique, qu’il y a 0-0 et que personne ne court mais qu’à la fin du match tu as cinq joueurs qui vont donner leur vie en courant pour marquer – ça, ça ajoute de la pression »*.

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Photo via TheVersed.com

Pour d’autres c’est aussi un argument sportif que d’implémenter ces séances. Plus avantageux pour les joueurs habiles, les shootouts offraient différentes tactiques et possibilités pour les tireurs qui pouvaient tenter dribbles, lobs, tirs puissants, délicats, précis, accélérations… C’était bien plus technique qu’un penalty. Certains joueurs par exemple, comme le champion du monde brésilien Carlos Alberto des New-York Cosmos, avaient pour habitude dans leur première touche de soulever le ballon en l’air pour ensuite tirer en force ou lober le gardien adverse. Pour Rodney Marsh, attaquant anglais qui déchaînait les foules à Tampa Bay, « les penaltys ne te demandent quasiment aucun talent particulier. Les joueurs arrivent, tirent en force, jusqu’à un raté. C’est bien mieux d’avoir des joueurs qui dribblent rapidement sur trente mètres pour tirer ensuite, ça demande plus de dextérité. Et c’est génial à regarder ! » *.

Pour autant, les portiers étaient sur un pied d’égalité avec le tireur. Contrairement aux penaltys traditionnels, où les chances sont à 80 pourcent pour le tireur, ici le pourcentage de penaltys inscrits/marqués était proche d’un 50/50. Il était aussi courant de voir un entraîneur changer un gardien de buts en fin de match, adapté aux sorties dans les pieds et donc à l’exercice des shootouts.

Finalement, ces étrangetés américaines n’étaient que peu contestées outre-Atlantique. Même le Hollandais Volant lui-même, Johan Cruyff, qui joua deux saisons en NASL (à Washington puis Los Angeles), suggéra « que tout le reste du monde utilise le procédé américain à la place des penaltys. En plus, dans les penaltys il y a toujours ce problème de savoir si le gardien est avancé ou non, ce qui n’est pas un problème aux shootouts »*. En effet, c’est un problème peu mentionné, mais le nombre de penaltys qui devraient être repris car le gardien n’est pas sur sa ligne est assez élevé et souvent non sanctionné.
Pourquoi n’ont-ils jamais réussi à s’imposer en Europe et dans le monde ? Pour Winston DuBose, gardien de l’équipe nationale étasunienne (14 sélections), c’est surtout « parce-que la FIFA vit toujours dans les ténèbres et n’a jamais voulu remplacer les penaltys traditionnels, parce-que les concepts sont un concept… Américain »*.

Il n’est pas rare aujourd’hui de voir le concept des penaltys critiqués, que ce soit par la FIFA ou l’UEFA. Des alternatives sont à l’étude, comme changer l’ordre des tireurs à chaque tour, ou bien les jouer avant les prolongations. Sepp Blater les avait notamment appelés une « tragédie ». Pourtant, un retour à la variante américaine n’est que rarement mentionné. Seul Marco Van Basten, lorsqu’il était responsable du développement technique de la FIFA, l’envisageait.  En termes de spectacle, de compétences footballistiques et tout simplement de divertissement, ces derniers étaient pourtant une alternative crédible. Aujourd’hui, il ne reste plus que les archives pour assister à ces étranges séances de penaltys, témoin d’un temps où le soccer pouvait tout se permettre, pour le meilleur comme pour le pire.

ShootoutsCover
FUSSBALL / US-LIGA: Cosmos New York v. li.: Franz BECKENBAUER (GER), PELE (BRA), CHINAGLIA (ITA) ‘ SPORTIMAGE / PRESSE SPORTS

*Citations et passages venant du livre Rock’n’Roll Soccer de Ian Plenderleith

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