Retour vers le Futur #2: Le Sabordage du Tampa Bay Mutiny

Le Miami Fusion et le Tampa Bay Mutiny tous les deux disparus en 2002, Orlando qui évolue depuis 2015 en Major League Soccer mais qui n’arrive toujours pas à se qualifier en playoffs… Qu’il est difficile de développer le soccer en Floride ! Peut-être que l’Inter Miami de David Beckham parviendra-t-il à devenir un club plus solide à l’avenir ? Mais encore faut-il avoir un stade, affaire à suivre…
Aujourd’hui, retour dans le passé. Nous nous intéressons à un des clubs fondateurs de la MLS : le Tampa Bay Mutiny.

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Une fondation sans fondement

Lors de la Coupe du Monde 1994, les États-Unis lancent le projet Major League Soccer (MLS) via dix équipes fondatrices dont le Tampa Bay Mutiny. À l’heure de l’attribution des équipes, la MLS confie à Tampa la lourde tâche de développer un club… Sans propriétaire. Exerçant dans le domaine des ventes pour la MLS, Nick Sakiewicz, aujourd’hui commissionnaire pour la Ligue Nationale de Crosse (National Lacrosse League), s’installera en octobre 1996 au sein du club après que le responsable financier de l’équipe, Mark Fortunat, ait été arrêté pour un vol de 100 000 $ dans les caisses du Tampa Bay Mutiny.

Une entrée en matière que les « Mutins » (Surnom donné à l’équipe de Tampa Bay) auraient préféré éviter.

Cependant, ce serait si mal connaître le club qui suscite beaucoup d’attentes de la part des supporters de la région en raison de son ancêtre, les Tampa Bay Rowdies. En effet, il faut retourner en 1974 pour assister à la création des Rowdies qui évolueront dans le championnat Nord-Américain de Soccer (North American Soccer League) jusqu’en 1984, remportant le Graal dès leur première année contre les Portland Timbers en 1975 et concurrençant à de nombreuses reprises le New York Cosmos des grands Pelé et Giorgio Chinaglia. L’ancienne franchise n’a cependant aucun lien avec le Mutiny, ni avec celle qui a repris son nom et qui évolue actuellement en USL (deuxième division).

Un club sans inspiration

Revenons à 1994, lors de la création (trop) rapide de la MLS dont Tampa Bay a été victime : la région a été considérée comme un marché potentiel en raison de ses ancêtres. En effet la ligue au départ a préféré donner le nom « Mutiny » plutôt que de revenir aux origines avec les Rowdies.. Ceci, sans doute dû aux franchises et à la NASL qui a mal été géré financièrement et qui a disparu beaucoup trop tôt : ne pas faire allusion au passé permet de ne pas faire revenir ses défauts.

C’est cette équipe qui a marqué l’esprit des habitants et qui a rempli, à plus de 50 000 personnes, le stade de Tampa. La stratégie utilisée a donc été mauvaise car la MLS a essayé d’établir une nouvelle identité au sein de la ville sans prendre en compte la nostalgie des anciens fans et la marque historique des Rowdies. Il faut savoir que Tampa est située dans une baie, d’où le « Bay » et le terme « Mutiny » (Mutin en français) fait appel à son passé où la ville était une véritable base pour les pirates au 19e siècle. Encore aujourd’hui, un festival a lieu sous le nom de Gasparilla tous les derniers weekends de janvier qui est l’équivalent de mardi gras.

Comme si cela ne suffisait pas, les « collègues » du Tampa Bay Mutiny assurent le show avec leur stade Tampa Bay Community Stadium (aujourd’hui nommé Raymond James Stadium). Ces collègues, ce ne sont ni plus ni moins que l’équipe de football américain des Bucanneers de Tampa Bay, un sport beaucoup plus ancré dans la culture étatsunienne à l’instar du soccer et qui fait inévitablement de l’ombre au Mutiny. « Bucanneers » en référence aux pirates qui fréquentaient le golfe du Mexique à l’époque.

Avec ces obstacles, on peut difficilement tomber plus bas mais le Mutiny persiste et crée son logo. Souvent critiqués et véritables outils marketing surtout ces derniers temps (Juventus, Atlético de Madrid, Toulouse FC, Nantes, Manchester City etc…), les logos sont la base afin de donner une identité au club et lui permettre de rassembler les gens autour de lui et leur donner un sens d’appartenance envers lui.
Trois logos sont adoptés par la franchise tout au long de son histoire et sont supposés avoir un rapport avec les mutins, les pirates ou la baie de Tampa. Ce n’est malheureusement pas le cas et le résultat est un flop total : les logos affichent une sorte de montre araignée accompagnée d’une chauve-souris, les deux formant ainsi le « M » de « Mutiny » … De plus, il est important de constater que le club utilisait les trois logos différents de manières totalement désordonnée, sans réelle logique. Le premier était par exemple sur le maillot tandis que le deuxième se situait sur les drapeaux du stade.

Kevin Payne, président de D.C United à l’époque et un des principaux investisseurs de la MLS a directement interpellé le club :

« Je leur ai dit « je ne comprends pas cette « mutinerie », qu’est ce qui se passe avec le symbole ? Ils ont dit « Oh, c’est une chauve-souris mutante ». Bon qu’est-ce que ça à avoir avec la mutinerie ? « Vous savez Mutiny = mutant ». J’ai dit « Ce sont deux mots différents avec des significations complètement différentes. Ils partagent juste les mêmes lettres, que faites-vous ? »

Mutiny Logo
Respectivement, de gauche à droite, les différents logos qu’a pu avoir le club. À noter que le premier à gauche est celui le plus utilisé sur les maillots et divers produits de Tampa Bay Mutiny.

La chance du débutant ?

Après tous ces éléments contre-productifs à l’essor d’un nouveau club, parlons du côté sportif de l’équipe. Il faut savoir que la ligue s’est développée sans l’aspect sportif (le championnat commença en 1996 mais le développement commença deux ans plus tôt) et le mercato est dans un premier temps délaissé avant d’avoir un réel intérêt à quelques mois du lancement de la ligue.

Le premier gros coup de Tampa Bay Mutiny sera la signature de l’international colombien Carlos Valderrama. C’est un des acteurs majeurs de cette équipe qui impressionnera les observateurs et les supporters. Les Mutins finiront alors premier de leur conférence avec 58 points mais échoueront aux portes devant D.C United, leur dauphin en saison régulière. Mieux, Carlos Valderrama est élu MLS Most Valuable Player (meilleur joueur de la saison) avec notamment dix-sept passes décisives.  Cependant, cela reste insuffisant pour remporter le trophée de meilleur passeur cette année (Marco Etcheverry a terminé premier avec dix-neuf passes décisives). De plus, Roy Lassiter, attaquant de l’effectif, remporte le Golden Boot (Soulier d’or, meilleur buteur de la compétition) avec vingt-sept buts et quatre passes décisives…un record qui ne sera battu que par Josef Martinez lors de la saison 2018 avec trente et un buts en saison régulière. Une partition presque parfaite emmenée par un chef d’orchestre, Thomas Rongen, élu meilleur entraîneur de la saison.

Mutiny Cards
En blanc, Carlos Valderrama, meilleur passeur du club et deuxième meilleur passeur de MLS. Il est élu MVP de la saison 1996. En Vert, Roy Lassiter, meilleur buteur du club et de la saison régulière en MLS (record détenu jusqu’en 2018) L’affiche a été réalisée pour promouvoir le All Star Game 1996 (Martin Vasquez & Cle Kooiman, joueurs des Munity ont aussi fait parti du All Star Game cette année-là). Credit photo : Tradingcard Database
À noter que le nom de Lassiter est mal orthographié, ce qui témoigne à l’époque de beaucoup d’amateurisme et de négligence en termes de marketing / communication

Accumulation des problèmes

Si, sur le terrain, le club est en bonne santé, le moral n’est pas au beau-fixe. La franchise affichera l’une des pires affluences de la ligue et terminera neuvième sur dix équipes avec une moyenne de 11 679 spectateurs par match. Parallèlement, la ligue qui on le rappelle, possède le club (les Burn de Dallas et San Jose Cash étaient dans le même cas) cherche un investisseur local qui puisse reprendre le club, en vain.

Les revenus du Mutiny ne sont pas assez satisfaisants pour attirer qui que ce soit…

En 1997, un premier gros coup dur vient s’abattre sur le club. Thomas Rongen, l’entraineur influent, décide de s’engager avec le New England Revolution, grand rival du club à l’époque. Malgré la perte de leur entraineur, Tampa Bay termine tout de même deuxième de sa conférence et en interne, un nouveau directeur général est nommé ; Farrukh Quraishi, ancien joueur des Rowdies. L’année suivante, en 1998, l’incompréhension frappe les supporters à Tampa. Valderrama est transféré (ou plutôt donné) au Miami Fusion et après seulement six matches, Roy Lassiter est lui aussi transféré à D.C United. Le meilleur passeur et le meilleur buteur du club sont partis !

John Kowalski dira (avant d’être limogé quinze matches plus tard) « Le jeu de Roy était très rapide. Il avait marqué 27 buts la première année en 1996 avec Tampa, mais la plupart de ces buts étaient la conséquence d’une passe décisive de Carlos Valderrama. Une fois que Carlos est parti, personne ne pouvait offrir des passes de qualité et Roy avait besoin de 3 ou 4 chances afin de trouver le fond des filets »

Cependant, un joueur fantastique né à Tampa, appelé Roy Wegerle, se debrouillait très bien sous les couleurs de D.C. United et pouvait, selon les dirigeants de l’époque, sauver la franchise. Le club et la ligue avaient pour objectif d’unifier les fans anglophones (américains et anglais) des Tampa Bay Rowdies et les fans hispaniques de la ville. Les deux parties trouvaient que Roy Wegerle était une bonne pioche pour le Mutiny. Nick Sakiewicz a donc pris la décision de conclure l’échange après s’être assuré que les deux joueurs étaient d’accord : Roy Lassiter voulait DC et Roy Wegerle, Tampa Bay.

Un nouveau souffle

En 1999, Carlos réintègre les rangs de Tampa Bay et l’équipe accroche la troisième place sans parvenir toutefois à se hisser en finale de la conférence Est. L’affluence moyenne est de 13.102 personnes, un record depuis la création de la franchise.
Le Tampa Bay Stadium est alors délaissé par le Mutiny, qui s’en va du côté des Bucanneers afin de louer leur stade de football pour la saison de soccer. Pour des raisons encore inexpliquées, les finances du club étaient relativement bonnes lors des saisons 1998 et 1999 ce qui a permis à la ligue de conclure un accord avec les propriétaires de l’équipe de NFL, les Glazers.

En 2000, le sénégalais Mamadou Diallo est transféré au club. Les « Chauve-souris mutantes » (on repassera pour le surnom légendaire) écraseront la concurrence et termineront deuxième de leur conférence. Carlos Valderrama établit un record en distillant vingt-six passes décisives en saison régulière, record toujours d’actualité, et Diallo inscrira vingt-six buts. Énorme vous dites ? Certes, mais l’équipe de Tim Harkinson se fera balayer 6-2 par Los Angeles Galaxy en play-offs. (0-1 à domicile puis 5-2 à LA).

Getty Image Mutiny.png
Mamadou Diallo & Carlos Valderrama. Photo via GettyImage

En Chute libre

Un an après, Carlos Valderrama est une nouvelle fois transféré, cette fois au Columbus Crew. Le club vole en éclat et terminera dernier du classement général.
Début 2001, deux équipes étaient menacées de disparition : Dallas et Tampa Bay. Le premier club a été sauvé en trouvant son plan de secours, grâce à Lamar Hunt, investisseur passionné dans le soccer.

Tampa affichant plus de 2 millions de dollars de déficit, la ligue se tourne vers le premier « gros » investisseur de la région à savoir : la famille Glazer. Ces derniers hésitent, avant de finalement rejeter l’offre de la MLS.

Plusieurs raisons peuvent expliquer cela : il est difficile de se concentrer sur plusieurs projets en même temps. Investir et diriger une équipe de football américain est déjà très prenant mais si en plus, vous prenez un club qui est quasiment sous forme d’épave et qu’il faut remettre à flot, cela demande du temps et de l’argent que les Glazer n’étaient pas pris à investir. On apprendra plus tard d’ailleurs, que la Famille Glazer rachèta le fameux club de Manchester United.

Pourtant, le maire de Tampa, Dick Greco, s’est efforcé de trouver des arrangements. Voici ses déclarations dans le journal : Tampa Bay Business Journal, 23 mai 2005, article

« D’après ce que j’ai compris, Joel Glazer, qui aime le football, a fait de son mieux pour garder l’équipe. Il était prêt à assumer les pertes du Mutiny et à gérer le club« , a déclaré Greco, au journal. « Mais les propriétaires de MLS ont augmenté le prix de l’investissement, ce qui a changé les choses ».

« J’ai eu des discussions avec le commissaire [MLS, Don Garber] au sujet de trois propriétaires potentiels pour le Mutiny qui sont apparus depuis que la menace de contraction est arrivée cette semaine », continue Greco. « La ville veut garder son équipe, mais la contraction a été si rapide qu’il nous faut du temps pour réagir. »

Tom Veit, ancien vice-président des ventes et du marketing du club, a déclaré que le Mutiny avait généré des revenus de 2,5 millions de dollars au cours de sa meilleure année en 1999, principalement par le biais de parrainages d’entreprises et de la vente de billets. Le parking qui générait moins de 1 million de dollars par saison, n’auraient aidé qu’à combler le déficit annuel.

Le manque d’assiduité a précipité la chute du club malgré les efforts de marketing les plus efficaces à l’époque ; notamment des billets pour des jeux à prix réduit, des concerts gratuits après le match et des feux d’artifice du 4 juillet. La Mutiny comptait en moyenne 13 000 spectateurs à chaque match sur un marché où ses prédécesseurs, les Rowdies de Tampa Bay, avaient réuni des foules à guichets fermés au stade de Tampa à la fin des années 1970.

Finalement, est-ce que le projet du Tampa Bay Mutiny était, même avant son développement, déjà voué à l’échec aux vues des différentes déclarations faites à l’encontre de la ligue ?

Et maintenant ?

Un retour du club n’est pas envisagé si l’on croit les futurs franchises à venir. Nashville, Austin FC et l’Inter Miami sont les heureux élus pour intégrer la MLS. Cependant, un club créé en 2008 et rejoint la United Soccer League (USL). Il porte le nom de Tampa Bay Rowdies en hommage à ses ancêtres. Ils évoluent au Al Lang Stadium et sont parvenus à remporter le Soccer Bowl en 2012.

Alors, si vous êtes nostalgique et que vous êtes fans de Tampa et ses alentours, suivez le. Les foules y sont encourageantes pour un club de deuxième division et même si les tentatives de promotion en MLS ont été vite déboutées par la ligue, ils continuent à faire vivre la passion du soccer en Floride.

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Matt Silverman and Brian Auld, presidents des Tampa Bay Rowdies à Al Yang Stadium.           Photo via USL

 

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