Seattle, la Franchise Modèle

En 2009, le CenturyLink Stadium de Seattle avait été le théâtre d’un match historique, la MLS Cup (qui se jouait alors en terrain neutre), entre le Real Salt Lake et le LA Galaxy, devant 46.000 personnes. Cette année-là, les Sounders – qui jouaient ici leur année d’expansion en Major League Soccer – avaient terminé quatrième de la saison régulière, gagné l’US Open Cup (la coupe nationale américaine), s’étaient qualifiés pour les séries éliminatoires (une première depuis le Chicago Fire de 1998), le tout avec une moyenne de 30.000 fans en tribunes, plus de 10.000 de plus que le club classé deuxième en affluence. C’était le début de la « MLS 2.0 », que Portland et Vancouver allaient soutenir avec leurs histoires et leurs modernités et que le LA Galaxy, grâce à ses stars, allait changer à jamais. Selon Sam Stejskal, journaliste pour la MLS et The Athletic, « Les Sounders de Seattle n’étaient pas juste un succès immédiat, ils étaient une  affirmation : voilà ce que peut être une équipe en MLS ».

Le 10 novembre dernier, les Seattle Sounders ont gagné la MLS Cup 2019, à domicile, face au Toronto FC devant 69.741 fans sur le score de 3 à 1, grâce à Kevin Leerdam, Victor Rodriguez et Raul Ruidiaz. La saison avait très bien commencé pour Seattle, avant que les Sounders soient distancés dans la Conférence Ouest par le LAFC, à cause de quelques blessures mais surtout de nombreuses contre-performances d’avril à octobre.
C’était la onzième saison de Seattle en Major League Soccer, celle qui concluait une décennie de domination, forte de deux MLS Cup (2016 et 2019), un Supporters Shield (remis à la meilleure équipe en saison régulière, en 2014) et quatre US Open Cup. Non seulement la franchise s’inscrit, grâce à ce palmarès, aux côtés de noms historiques comme DC United et le LA Galaxy, mais elle le fait en plus grâce à une stabilité rare en MLS. Si bien qu’elle fut un modèle pour les nouvelles franchises phares de la « MLS 3.0 » comme Atlanta United et le Los Angeles FC, qui ont tous deux étudié comment Seattle marchait à l’échelle locale avant de s’en inspirer pour le lancement de leur propre franchise.

Comment donc expliquer cette stabilité et ce rendement ? Exploration des atouts de Seattle, sur le terrain, dans les tribunes ainsi que dans la ville entière.

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Photo via The Guardian

Sur le Terrain, le Bon Equilibre

Depuis ses débuts, Seattle a montré différents visages sur le terrain : en 2009, les hommes sur le terrain étaient un étrange mélange de vétérans de MLS engagés via divers tours de Draft et des joueurs venant directement de la USL, où l’équipe évoluait auparavant. Dès lors, les Sounders ont réussi à attirer de gros noms et à équilibrer leur effectif.
C’était déjà le cas auparavant : après tout, dès 2009 Fredy Montero, Freddie Ljungberg et Kasey Keller évoluaient sous le maillot vert et bleu, alors que la règle du Joueur Désigné n’était pas encore de mise. En 2014 aussi, lorsque l’équipe remporte la saison régulière, elle est remplie de vedettes : Clint Dempsey et Obafemi Martins bien entendu, mais aussi Osvaldo Alonso, Djimi Traoré, Kenny Cooper et DeAndre Yedlin.

Pour cette année, la réussite est le fruit d’un mélange parfait de Joueurs Désigné, de joueurs TAM (salaires compris entre 0.5 et 1 million), de vétérans de MLS ainsi que de jeunes formés au club. Certes, les Sounders ont la sixième masse salariale de la ligue, ce qui est loin d’être négligeable, mais ils l’optimisent bien plus que leur adversaire en MLS Cup, le Toronto FC : les 12.5 millions de dollars que donnent les Sounders à l’entièreté de leur effectif, c’est quasiment le montant des salaires de Jozy Altidore et Michael Bradley en Ontario. A Seattle, seul Nicolas Lodeiro et Raul Ruidiaz sont payés plus d’un million par an et il reste une place de Joueur Désigné dans l’effectif. Ces deux Joueurs Désigné sont, non seulement, de belles trouvailles (l’un était tout de même titulaire à Boca Juniors, l’autre un des meilleurs buteurs de Liga MX), mais sont en plus dans la lignée des signatures de Joueurs Désigné « réussies » des Sounders. Il y a eu des ratés (Nelson Valdez notamment) mais la plupart ont été des réussites et la paire Lodeiro/Ruidiaz aura été instrumentale pour le titre cette année.
En revanche, 11 joueurs sont payés entre un demi et un million, soit des joueurs TAM (le nom venant de l’argent d’allocation que la ligue verse à ses franchises et désigne globalement les joueurs aux salaires trop bas pour être joueurs désignés, mais au-dessus des joueurs ‘normaux’) et ce sont eux qui font la réussite de ce club. Victor Rodriguez, Jordan Morris, Kevin Leerdam, Christian Roldan, Kimm Kee Hee, Brad Smith, Roman Torres, Gustav Svensson et Xavier Arreaga sont tous des titulaires sous contrats TAM. Ils apportent de l’expérience européenne pour certains, de la jeunesse pleine de promesses pour d’autres et sont un signe de stabilité pour le club. Finalement, Seattle possède aussi une académie qui porte petit à petit ses fruits. Jordan Morris, Handwalla Bwana et surtout les jeunes internationaux Danny Leyva, Alfonso Ocampo-Chavez et Trey Muse sont le résultat d’une politique de développement qui a, notamment, révélé DeAndre Yedlin, depuis en Premier League.
Même les salaires plus « normaux », pour la Major League Soccer, sont essentiels à l’équipe. Le gardien et probablement le joueur le plus aimé des fans des Sounders, Stefan Frei, en est un. Mal aimé par le Toronto FC où il n’a jamais réussi à s’imposer comme titulaire (ironique, puisqu’il les empêchera de gagner le titre en 2016), il est arrivé à Seattle sur la pointe des pieds pour devenir un des meilleurs gardiens de la ligue. C’est aussi le cas de joueurs de rotation importants comme Will Bruin, Jordy Delem ou Nouhou Tolo, tous précieux cette année.

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Schmetzer et ses assistants (via The Athletic)

Les Mains de Maîtres au-dessus du Projet

Nous vous avions déjà parlé de Brian Schmetzer – Schmetz’ pour les intimes – mais il est clair qu’il aura été d’une importance capitale. Certains clubs ne semblent pas capables de garder leur entraîneur lors des moments clefs, or Seattle a toujours supporté son ancien joueur à ce poste, même dans les moments difficiles. Contre le LAFC en demi-finale et Toronto en MLS Cup, Schmetzer aura démontré une capacité d’adaptation tactique que peu lui reconnaissaient et aura su gérer les egos les plus fous. Son lien avec les fans a, une nouvelle fois, été touchant lorsqu’il s’est exprimé en conférence de presse avec un t-shirt floqué du mot « family », au bord des larmes, pour remercier les fans de leur soutien inconditionnel. Il a aussi été aperçu lors de la parade à Seattle célébrant le titre, prenant dans ses bras de nombreux supporters et les remercier une fois encore.
C’est lui qui permet d’envisager une stratégie à long-terme et de bons résultats : « Notre club n’agit jamais sous la peur. Nous regardons les problèmes, nous les surpassons en essayant d’être à chaque fois meilleurs, dans tout ce que nous faisons. Nous respectons nos adversaires, mais nous n’avons pas peur », dit-il. Il s’appuie aussi sur des entraîneurs assistants de talent, tous reconnus dans leur domaine. Djimi Traoré est un ancien joueur de Liverpool, qui possède, en plus de son expérience du haut-niveau, un lien fort avec les francophones de l’effectif (comme Nouhou Tolo ou Jordy Delem). Il y a aussi Gonzalo Pineda, ancien joueur des Sounders, 44 sélections au Mexique, qui fait le lien avec les joueurs hispaniques, qui sont nombreux. Le dernier assistant, Preki, montre aussi tout le talent qu’il y a dans ce staff ; il s’agit d’un international américain et ancien entraîneur en MLS, au Chivas USA et à Toronto, que nous avions mis dans notre onze de légende de la MLS. S’il n’a jamais renié vouloir retrouver un banc dans la ligue, il est assistant depuis deux saisons et aide Schmetzer avec les aspects tactiques.

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Le Directeur General Garth Lagerway avec Brian Schmetzer et Adrian Hanauer, l’actionnaire majoritaire (via The Athletic)

Un nom que nous n’avons pas encore mentionné mais qui est cependant essentiel, c’est celui de Garth Lagerway, le Directeur General de l’équipe. Le rôle n’est pas sans pression ; les fans votent tous les quatre ans pour ou contre l’actuel GM, qui peut se voir expulser si la fanbase n’est pas heureuse de son rendement. Lagerway est arrivé en 2015 puis a été reconduit en 2019, grâce à son excellent travail à la tête de la franchise. Lors de la première MLS Cup à Seattle, en 2009, il était déjà là puisqu’à la tête du Real Salt Lake, une équipe dont il avait développé l’académie et les ressources malgré le petit marché de l’Utah. Dans l’état du Washington, l’ancien gardien du Miami Fusion a remporté deux MLS Cup, amené de nombreuses stars tout en développant le reste de l’équipe, la réserve qui évolue en USL et l’académie. Ce titre est en grande partie sa réussite, lui qui pense que toutes ces années de travail ont abouti à 2019, là où le groupe est arrivé à maturité. Pour lui, c’est d’ailleurs surtout grâce aux fans : « Nous n’avons pas ce problème de devoir tout le temps remplacer les meilleures vedettes par d’autres. Nos fans veulent voir du beau soccer, ils sont moins intéressés par les noms. C’est exactement ça qui nous a permis de dépenser intelligemment. Pas de précipitation, nous pouvons prendre le meilleur joueur au meilleur prix puisque nos fans supporteront n’importe qui, s’il revêtit notre maillot ».

Le troisième homme est Adrian Hanauer, le principal actionnaire de l’équipe qui, comme Schmetzer, possède un lien fort avec l’équipe dont il a assisté au premier match dans les années 70, lorsqu’il avait huit ans. Il a su ouvrir le capital quand il le fallait en faisant venir des investisseurs locaux (dont Macklemore, pour le côté médiatique), amoureux de la ville comme lui. Il est impliqué dans l’organisation des Sounders depuis 2002 et fait donc très attention à son équipe, là où d’autres propriétaires sont beaucoup plus distants.

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Via Sounders at Heart

La Culture Soccer, Véritable Atout

Tout comme sa voisine Portland, souvent surnommée la « Soccer City USA », Seattle est une ville qui aime le sport et, en particulier, le ballon rond. Les Sounders sont présents depuis 1974 et plusieurs générations de fans se sont succédées dans les tribunes des différents stades, dans différentes divisions – dont certaines amateures. De plus, contrairement à d’autres clubs présents lors des débuts de la Major League Soccer, Seattle n’a pas peur de ses racines.

Les Sounders ont commencé en North American Soccer League (NASL), une division étasunienne des années 70 (qui s’arrêtera en 1984) et dont la faillite avait été causée par une expansion trop rapide et dispendieuse. Si elle est surtout connue pour le New York Cosmos, la NASL a aussi vu passer d’autres franchises légendaires, mais la MLS voulait, à ses débuts, tirer un trait sur cette division. Elle a essayé, lors de ses premières années, d’éviter un maximum d’y faire référence, se souvenant plus de ses échecs que de ses années fastes. Lors de la saison inaugurale de 1996, aucune équipe ne possède un nom venant de la NASL : les San José Earthquakes, notamment, seront appelés les Clash, même s’ils reprendront leur nom originel en 2000. En 2009, quand Seattle entre dans la ligue, ils sont donc seulement la deuxième franchise à faire référence à un glorieux passé, mais cela ne devait pas être le cas aux débuts de l’aventure MLS.

En 2008, les actionnaires majoritaires demandèrent en effet aux fans de voter pour le nom de la future franchise de Seattle en MLS. Le vote électronique donnait trois options possibles : Seattle Republic, Seattle Alliance ou Seattle FC, avec une quatrième option pour soumettre sa propre idée. Pendant les quatre jours de vote, 14.500 fans voteront. Le résultat est sans appel, avec 50% des votes allant vers la quatrième option dont 49% demandant le retour du nom Seattle Sounders. Un moyen parfait pour fidéliser les fans, dès la première journée et leurs rivaux de Cascadia, Portland et Vancouver, en feront de même en reprenant eux aussi leurs noms d’antan.

 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les supporters auront rendu la pareille, avec goût. Des dizaines de tifos, des chants, des célébrations et des parades, les habitants de Seattle auront été réceptifs depuis la première journée, le tout dans un magnifique stade. Matt Doyle, un analyste pour la MLS, a dit ceci après la victoire en MLS Cup : « Quand Seattle est arrivée dans la ligue en 2009, tout le monde a été surpris. Ce soir, voir 70.000 personnes crier à en perdre les poumons pendant 90 minutes, c’est incroyable. Il y avait 25.000 personnes pour la marche d’avant-match. La ville entière était peinte en rave green [la couleur des Sounders], on voit que ça importe à tellement de niveaux pour Seattle. Félicitations aux fans, ils ont changé les choses à leur arrivée en 2009 et ça semble parfait que ce soit eux qui ferment la décennie en gagnant ce trophée, dans ce superbe stade ».

Andrew Weibe, son collègue, conclut parfaitement sur son podcast Extra Time : « Ils ont montré dès le début qu’ils pouvaient changer la ligue. Ils ont montré ce qu’on pouvait faire en dépensant pour amener Clint Dempsey, Obafemi Martins. Même avant, dès 2009, ils sont arrivés et ont dit à tout le monde ‘Voilà ce qu’est un stade en centre-ville, de 70.000 places’. ‘Voilà ce que sont des vraies stars, voilà Freddie Ljunberg, voilà Fredy Montero’. Ce n’est pas surprenant que les dirigeants d’Atlanta United aient observé pendant un an ceux de Seattle avant d’entrer dans la ligue. Ce titre, ce sont eux qui nous disent ‘On a vu ce que c’était Atlanta l’année dernière. On a vu ce qu’est LAFC cette année. Ce que sera Miami l’année prochaine. Mais ne nous oubliez pas ».  La MLS 3.0 commence, mais les franchises plus anciennes n’ont pas encore abandonné leur suprématie.

 

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