Antigua Barracuda FC, l’équipe sans-domicile fixe

Si la MLS a connu récemment une ascension sportive et financière vertigineuse, sa petite sœur, la dénommée United Soccer League, est également montée en prestige ces dernières années, avec des franchises aux affluences dépassant les 10 000 spectateurs en moyenne. Cependant, comme nous le disait le journaliste Jeff Rueter dans un précédent article, ce ne fut pas toujours le cas. Durant ses premières saisons, la ligue avait d’étranges « petites expériences »; des tests de franchises un peu loufoques, qu’elle a arrêtés depuis en devenant plus stable. C’est de l’une d’entre-elles dont nous allons parler aujourd’hui.

Nous sommes alors en 2013 et, à l’époque, celle qui se dénomme alors l’USL Pro est officiellement le troisième échelon du soccer étasunien, après la MLS et la NASL. Cette saison, deux franchises rejoindront la ligue : le Phoenix FC et le Tampa Bay FC, deux équipes qui disparaitront très rapidement de l’USL Pro et qui symbolisent bien les échecs fréquents auxquels la ligue était confrontée, loin des succès que seront le Phoenix Rising et les Tampa Bay Rowdies dans les mêmes marchés, plus tard en USL. En 2013 et avec ces deux équipes d’expansion, ce sont 13 franchises qui sont sur la ligne de départ, mais une est bien plus étrange que les autres : le Antigua Barracuda FC, la seule qui soit… itinérante.

Lire Aussi : Le Phoenix Rising, une success story qui rêve de MLS

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Antigua Barracuda FC vs Orlando City SC (Photo via Facebook)

Surnommée les Barracudas (ou les ‘Cudas) et dotée d’un logo pour le moins fantaisiste, cette équipe fut la première tentative d’installer une franchise professionnelle à Antigua-et-Barbuda, un état des Caraïbes situé à une cinquantaine de kilomètres de la Guadeloupe. Membre du Commonwealth, le pays est surtout composé de deux îles dont il tire son nom, les îles d’Antigua et Barbuda qui comptent 92 000 habitants. La fondation et le financement de la franchise sont assurés par l’association de soccer du pays  qui veut, grâce à cela, former des joueurs locaux et leur permettre de se frotter à un niveau professionnel. Elle débute, avant de rejoindre formellement l’USL en 2011, avec des matchs amicaux et notamment le 4 avril 2010 face à une équipe portoricaine puis face à l’Impact de Montréal la même année. Déjà, l’équipe manque de financement, puisqu’elle annulera son match retour face aux Canadiens, ce qui provoquera la colère du propriétaire de l’Impact, Joey Saputo.

L’équipe arrive cependant en USL Pro en 2011 et fait, à l’époque, partie d’une conférence dite « internationale », avec notamment trois équipes de Porto Rico (dont le FC Sevilla Puerto Rica et le Club Atlético River Plate Puerto Rico, pour la petite histoire) ainsi qu’un club de Los Angeles. Malheureusement, après seulement un mois de compétition, l’USL Pro se rendit compte de la complexité d’avoir une division entière hors de son territoire et les trois clubs portoricains furent délogés de la ligue. Les Barracudas deviennent la seule franchise se trouvant en dehors des Etats-Unis et se déplacèrent alors vers l’American Conference, où évoluaient tous les clubs de l’Est. Avec seulement 9 victoires en 24 matchs, elle finit au fond du classement et sportivement, les résultats sont compliqués. En termes d’image également, rien ne va, avec à peine plus de 1 100 supporters par match dans un stade pouvant en accueillir 5 000.

Pour la saison 2012, étant la seule franchise en-dehors du territoire américain sur la ligne de départ, l’USL Pro s’organise pour que les Barracudas ne fassent pas des aller-retours tous les week-ends. L’équipe enchaîne les longs déplacements, avec parfois six confrontations à l’extérieur, avant de recevoir deux ou trois équipes différentes à domicile. Malgré cet arrangement, les résultats sont exécrables, avec cinq victoires en 24 matchs, une différence de buts de -34 et sans surprise, la franchise termine dernière du classement général. Les caisses sont également moins fournies, puisque l’équipe n’a plus de sponsor (l’année précédente, le tourisme local occupait une place de choix sur le maillot) et de surcroit, les affluences sont en baisse. D’une moyenne de 1 189 spectateurs par match, la franchise passe à 883. Des chiffres faméliques, qui aboutiront sur une décision incroyable.

En effet, les autres franchises de la division ont mis la pression sur l’USL Pro pour que celle-ci fasse un choix . Les déplacements jusqu’à Antigua sont coûteux, en temps comme en argent, et en l’absence d’autres équipes extraterritoriales, il est assez frustrant de s’y rendre surtout pour y jouer devant 800 spectateurs. La solution que propose alors la ligue aux Barracudas est pour le moins folklorique : devenir une équipe itinérante. Une franchise qui développerait toujours ses joueurs locaux, mais sans jamais jouer à domicile, en étant constamment sur la route. Une transformation en poisson migrateur que les ‘Cudas’ acceptent pour la saison 2013.

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Antigua Barracuda FC vs FC Dallas (Photo via Youtube)

Lorsque l’ancien joueur de Premier League Adrian Whitbread prend l’équipe sous son aile en juin 2013, cela ne fait que trois mois que la saison a commencé mais le tableau est déjà sombre sans aucune victoire au compteur, le tout en neuf matchs. D’abord surpris que personne ne le connaisse – ou ne soit au courant de son arrivée – lorsqu’il rencontre les joueurs, il comprend vite que malgré ça, il arrive lors d’une bonne journée, puisque l’équipe a un terrain d’entraînement ce jour-là. Une commodité qui deviendra un luxe au fil de la saison.

En effet, l’équipe n’avait ni stade, ni centre d’entraînement, ni siège : ce qui s’en approche le plus est tout simplement un hôtel à Tampa Bay, en Floride, où les joueurs et le staff sont accueillis entre les matchs. Whitbread comprend qu’il n’aura pas une tâche facile avec ce groupe. L’ancien joueur de West Ham et Swindon doit également s’occuper de trouver des lieux d’entraînement lors des longs déplacements, souvent des parcs municipaux ou des simples étendues d’herbe. Dans les moments les plus critiques, tout juste des parkings d’hôtel. Le tout dans une division qui accueillait tout de même des franchises comme Orlando City SC, qui allait être annoncée en MLS et qui signerait Kaká un an plus tard…

Le premier match de Whitbread sera un bon avant-goût de l’aventure au complet : alors que son équipe doit affronter les Richmond Kickers, il apprend la veille qu’ils ne voleront pas en avion pour la capitale de l’État de Virginie, mais que le staff et les 18 joueurs s’y rendront en bus dans un long voyage de 10 heures, avant de revenir juste après le match, de la même manière (pour une défaite 4 à 0).

En effet, au même titre que les sponsors, le financement de l’équipe a été petit à petit revu à la baisse, surtout par comparaison aux autres équipes de la ligue qui commençaient à dépenser, graduellement, de plus en plus. Plusieurs joueurs, qui n’étaient plus payés à temps, quittèrent l’équipe et furent rapidement rejoints par le kinésithérapeute, ce qui mit à mal les joueurs restants. Pour un match à Los Angeles, Whitbread se rendit compte que la fédération avait « oublié » de louer un autocar pour se rendre au stade et les joueurs durent s’y rendre à pied, faute de finances suffisantes pour une location de dernière minute. Même l’entraîneur avait dû payer quelques repas de sa propre poche, avançant les frais de manière régulière. Les autres équipes – et notamment leurs supporters – ont eu pitié de l’équipe et se montrèrent solidaires avec les Barracudas. A Phoenix par exemple, les fans invitèrent les joueurs adverses à partager une bière après un match, que les visiteurs perdirent 1 à 0.

Le mode de vie de nomade ne réussira pas du tout sportivement à l’équipe, qui était sans cesse sur la route. Ils furent finalement tous payés à deux journées de la fin, avec certes des retards, mais sans accrocs particuliers. Un peu trop tard cependant pour leur redonner un coup de confiance : Antigua Barracuda FC finira la saison avec 26 matchs joués, 26 défaites, 11 buts marqués pour 91 encaissés et, bien entendu, avec 0 point au compteur et une treizième et dernière place au classement. Le club inscrit néanmoins son nom dans l’histoire, en faisant partie d’un club très select de quatre équipes (avec une Gibraltarienne, une Anglaise et une Brésilienne) à n’avoir pas gagné un seul point sur une saison. Un record aux États-Unis dans le monde professionnel.

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La sélection d’Antigua-et-Barbuda face aux États-Unis en 2012 (Photo via The Global Obsession)

Définitivement trop chère et peu fructueuse, l’expérience Antigua Barracuda FC est arrêtée après la saison catastrophique de 2013. Elle fut cependant concluante pour l’équipe nationale d’Antigua-et-Barbuda, qui s’appuya fortement dessus. En effet, les ‘Benna Boys’ connaîtront leurs meilleurs résultats en 2011-12 en terminant devant Haïti et Curaçao au troisième tour de qualifications Concacaf de la Coupe du Monde 2014, sous la direction de Tom Curtis, avant de tomber au tour suivant dans le groupe des États-Unis et de la Jamaïque. Lors de ce beau parcours, de nombreux joueurs dont le meilleur buteur du troisième tour avec 8 buts et 6 matchs, Peter Byers, faisaient partie du club d’USL. Ce n’est pas le seul : Tamorley Thomas (4 buts) ou Quinton Griffith (futur pilier du Charleston Battery) sont aussi passés par le club de l’île et ont été des valeurs sûres de la sélection Concacaf.

Passé 2014, la sélection sera entraînée par Piotr (ou Peter aux Etats-Unis) Nowak, l’ancien coach de DC United et du Philadelphia Union, qui emmènera la sélection à la 70e place au classement FIFA, une performance incroyable pour la petite île caraïbéenne. Depuis, malheureusement, l’équipe ne s’est toujours pas qualifiée pour une Gold Cup et a même manqué la Coupe des Caraïbes en 2017. Le dernier entraîneur de la sélection, Michél Dinzey, a démissionné à la fin de l’année 2019 après une humiliante défaite de 8 à 0 face au Honduras et une non-qualification à la Gold Cup 2021. Un revers difficile qui contraste avec d’autres pays peu peuplés de Concacaf qui ont réussi, ces dernières années, à créer un projet cohérent les menant en Gold Cup, comme Curaçao, Guyana ou les Bermudes. Et tout ça, sans créer d’équipe itinérante.

Antoine Latran

Co-créateur de Culture Soccer. Ancien rédacteur Soccer Nord-Américain pour Lucarne Opposée. Fan de MLS depuis une balade dans Seattle un jour de match, j'écris sur Culture Soccer sur la MLS, la NISA, la sélection américaine, ainsi que sur des sujets mêlant le sport à la culture, la politique et l'économie.

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