La fin du New York Cosmos ? (Entretien avec John Frusciante)

Le 29 janvier dernier, le New York Cosmos a annoncé qu’il prenait une pause et ne jouerait pas la saison 2021 de la National Independant Soccer Association (NISA), la ligue dans laquelle le club évoluait depuis l’année dernière. Dans le soccer nord-américain, prendre une année de pause est généralement de mauvais augure et de nombreux clubs n’en sont pas revenus dans le passé.

Pour comprendre pourquoi la marque la plus connue de l’histoire du ballon rond en Amérique du Nord pourrait connaître une fin si soudaine, elle qui était retournée sur les terrains en 2013 et qui, actuellement, est la propriété d’un milliardaire newyorkais, Rocco B. Commisso, John Frusciante a répondu à nos questions. Ce dernier est l’hôte du First Team Podcast, une émission hebdomadaire sur la franchise new-yorkaise.

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L’entraîneur, Giovanni Savarese et le Président, Seamus O’Brien, entourent Raul lors de sa signature en 2014 (via RMC Sport)

Avant Rocco B. Commisso, qui a repris le club en 2017, Seamus O’Brien était président du club depuis son retour en 2013. Quel était le projet du retour du Cosmos, alors qu’ils ne jouaient plus depuis les années 80 ?

Avant l’arrivée de Seamus O’Brien il y a eu une tentative d’amener le New York Cosmos en MLS, mais celle-ci a rapidement échoué. O’Brien a par la suite acheté la marque et les droits, pour se lancer en NASL (North American Soccer League, une D2 aujourd’hui disparue et rivale de la USL). Mais je ne pense pas que la majorité des fonds venaient de lui, il y avait plusieurs investisseurs qui étaient impliqués, notamment du Moyen-Orient. Son but était clairement de faire renaître le Cosmos, mais il avait abandonné l’idée de rejoindre la MLS.

Pourquoi a-t-il ensuite laissé son club à Rocco B. Commisso ?

Il est parti puisque le club a connu de nombreux problèmes financiers ; pendant une époque ils ne payaient plus leurs joueurs, ni le personnel administratif. Ils ont même dû vendre un joueur, Hunter Freeman, 300 000$ au Miami FC (en NASL également à l’époque) pour survivre financièrement. Rocco B. Commisso a donc racheté le club à O’Brien, l’a sauvé, a payé les dettes, les joueurs et le personnel, puis a fait du bon travail sur cette saison en 2017. Malheureusement à l’issue de celle-ci, le 17 septembre 2001, la NASL a annoncé qu’elle ne reviendrait pas. C’est à ce moment-là que Rocco a lancé un procès contre l’USSF (la fédération américaine de soccer), en expliquant qu’elle avantageait la MLS et l’USL face à la NASL, un procès qui est d’ailleurs toujours en cours.

Commisso était-il apprécié par les fans, surtout comparé à O’Brien ?

Seamus O’Brien n’était tout bonnement jamais présent au stade. Je ne l’ai vu qu’une fois, pour une finale contre Ottawa qui était également le dernier match de Raul et Marcos Senna… Quand Rocco a acheté le club, c’était la première fois depuis le « retour » qu’il y avait de l’effervescence chez les fans : nous avions un propriétaire local, avec beaucoup d’argent, globalement c’était parfait. Ensuite avec l’arrêt de la NASL et le lancement du procès, beaucoup de fans ont apprécié ce côté « hey, nous sommes le Cosmos, rien ne nous arrête et nous nous attaquons même à la Fédération ». C’est quand même étrange que le plus grand nom du soccer américain soit très loin du sommet du sport dans le pays. Rocco nous a donné une image anti-establishment qui plaît.

Les fans en NASL (Photo via Pat Infurna)

Après la fin de la NASL en 2017, vous jouez deux saisons en semi-professionnel du côté de la NPSL (National Premier Soccer League, D4), officiellement avec l’équipe réserve, le Cosmos B. Comment se sont passées ces deux saisons ?

Je pense que c’est à ce moment-là que Rocco a perdu tout intérêt pour le club. Je me souviens au cours du procès, pendant une conférence de presse un journaliste avait demandé pourquoi nous n’allions pas jouer en troisième division. Il avait répondu que le Cosmos devait jouer à un niveau plus élevé : il ne voulait pas forcément voire le club sur le terrain, si ce n’était pas à un haut niveau. Le problème de Rocco, c’est que c’est un fan, il n’a jamais essayé de monter un business durable, avec un sponsor solide, il ne fait que signer les chèques puisqu’il a de l’argent. L’excuse officielle pour l’arrêt du Cosmos actuellement, c’est qu’il ne peut plus jouer avec la pandémie. Mais nous avons joué tout 2020 pendant le pic dans la pandémie !

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C’est donc plus un fan qu’un président ?

Oui exactement, il raconte souvent qu’il allait voir les matchs du Cosmos des années 1970-1980, qu’il redonne au sport, etc… Mais il sauve une marque plus qu’il reconstruit véritablement le club. C’est ça le problème. C’est une grande marque, mais personne n’apporte de nouvelles sources de revenu, un stade propre à lui… O’Brien a bien essayé mais les pressions de la MLS ont fait que ça a échoué. Tout le monde nous met des bâtons dans les roues, c’est pour ça que Rocco poursuit la fédération en justice. Mais le problème c’est qu’il pèse environ 70 milliards de dollars : il peut faire ce qu’il veut et finalement ce n’est pas la fédération ou la MLS qui nous empêche de jouer… C’est Rocco !

Rocco B. Commisso, balle au pied (Photo via Forbes)

Lors de votre retour en professionnel en NISA pour la saison 2020, pensez-vous que le niveau d’investissement était suffisant, que Rocco était de retour ? Quel était le sentiment prédominant chez les fans ?

C’était excitant de jouer en professionnel pour la première fois depuis deux ou trois ans, c’est certain. La NPSL c’est une ligue semi-professionnelle mais pour faire simple, c’est beaucoup de joueurs universitaires. Le Cosmos, pendant deux ans, alignait une équipe professionnelle avec des joueurs bien rémunérés contre des joueurs de College Soccer qui souhaitaient rester en forme l’été. Donc la NISA c’était forcément un pas en avant, même si les résultats n’ont pas vraiment été au rendez-vous sur le terrain. Enfin, tout est perdu maintenant qu’ils ont annoncé ne pas revenir en 2021…

Quand les rumeurs d’un non-retour sont arrivées, vous étiez surpris ?

Oui, je pensais que Rocco voulait que le Cosmos continue à jouer au soccer au niveau professionnel. Après, on spécule beaucoup mais peut-être que Rocco a un plan bien plus grand et réfléchi dont nous ne sommes pas au courant. Personne ne parle aux médias : pas le président, pas le staff, pas Rocco. Les joueurs sont dans la même situation, ils ne savent pas ce qu’il se passe, ils ont dû signer avec d’autres équipes, c’est vraiment silence radio.

Vous parieriez sur quoi, un déménagement en USL, une mise en vente, une pause qui durerait des années ?

C’est un vrai problème, mais Rocco B. Commisso n’a pas besoin d’argent. C’est terrible à dire mais le club n’a pas de problèmes financiers, il pourrait rester sa propriété sans jouer pendant la prochaine décennie. S’il est vraiment un fan, je pense qu’il devrait vendre le club s’il s’en désintéresse. Il y a, je le sais de source sûre, des groupes intéressés par reprendre le New York Cosmos. Sauf qu’avec ce silence radio, personne ne sait ce qu’il se passe. Peut-être qu’il attend la fin du procès avec la fédération, qui devrait donner son verdict en 2021, pour voir si cela changerait les statuts nécessaires pour être une ligue professionnelle ou non.

Si un nouveau propriétaire arrivait, quelle serait la prochaine étape ?

Je ne pense pas que le Cosmos partirait pour l’USL League One (D3), où jouent majoritairement des équipes réserves de MLS, ce n’est pas la place du club. La USL Championship (D2) ne veut pas d’eux, puisqu’ils ont déjà la réserve des Red Bulls et un club qui arrive dans le Queens, propriété de David Villa. La MLS est bien trop chère et ne voudra pas d’un troisième club à New York également, donc je parierai sur un futur en NISA !

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Beckenbauer, Pelé et Chinaglia (Photo via Sometimes I lie awake at night…)

C’est donc l’incertitude qui domine pour les supporters du Cosmos. Une réelle déception pour ses fans, dont une petite partie plus âgée a connu des années fastes avec Pelé, Beckenbauer et Giorgio Chinaglia sous le maillot vert et blanc, une époque qui s’est également terminée soudainement. Les fans des « Cosmos 2.0 » ont tout de même eu la chance de voir évoluer la légende du Réal Madrid, Raul, ainsi que l’espagnol Marcos Senna, pendant les années NASL. Cependant, que ce soit pour le soccer américain ou la NISA cette nouvelle ne peut être que triste : le Cosmos est un club historique et son potentiel sportif et financier apportait une réelle plus-value à la NISA, aux côtés de Chattanooga, Détroit et New Amsterdam FC, avec qui une rivalité se construisait.

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Malgré cela, les véritables fans du Cosmos continueront à supporter le club, que ce soit l’équipe réserve en amateur ou les professionnels si Rocco – ou quelqu’un d’autre – redonne de l’ambition au club. C’est aussi ça la vie d’un supporter du Cosmos : traverser les âges et les ligues de soccer, en étant l’unique nom toujours présent.

Antoine Latran

Co-créateur de Culture Soccer. Ancien rédacteur Soccer Nord-Américain pour Lucarne Opposée. Fan de MLS depuis une balade dans Seattle un jour de match, j'écris sur Culture Soccer sur la MLS, la NISA, la sélection américaine, ainsi que sur des sujets mêlant le sport à la culture, la politique et l'économie.

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