Avec ses nouvelles règles salariales, la MLS s’attaque à la jeunesse

Lors de ses débuts en 1996, la Major League Soccer avait comme seul objectif de survivre. La ligue est née après plus de 10 ans sans division professionnelle de soccer à onze (de facto, la D1 était une ligue d’indoor) et la déchéance de son prédécesseur, la North American Soccer League (NASL), était encore dans toutes les têtes. Cette dernière s’était arrêtée après que des franchises comme les New York Cosmos, richissime club capable de se payer Pelé et Franz Beckenbauer, ne poussent leur concurrents à recruter d’autres joueurs de renom, à s’endetter et, finalement, à disparaître. La NASL a connu 43 clubs différents en 17 saisons : une instabilité que la MLS souhaite éviter à tout prix.

Les joueurs désignés, l’entorse à la rigueur salariale

Pour cela, elle décide d’encadrer les salaires dès ses débuts  grâce à un plafond à ne pas dépasser et des salaires plutôt bas qui permettent de faire émerger des vedettes locales et de laisser une place aux nouveaux joueurs issus du College Soccer sur les terrains (tels que Landon Donovan, Clint Dempsey et autre Jozy Altidore). Cette rigueur budgétaire prendra cependant fin en 2007 lorsque la MLS, qui vient de fêter son dixième anniversaire, se sent prête à un saut dans l’inconnu : son club vedette, le LA Galaxy, signe avant le début de la saison David Beckham. Son salaire, estimé à environ 250 millions de dollars sur 5 ans, fait éclater le plafond de verre du cap salarial et la ligue crée pour l’accueillir la « règle Beckham », aussi connue comme celle du joueur désigné.

Le principe est simple : chaque équipe peut désormais accueillir un joueur désigné, payé par le club et non pas par la ligue comme les autres joueurs, profitant donc aux clubs les plus riches. Dès lors, l’équité qui était quasi parfaite entre les différentes franchises s’effrite. En 2007, chaque équipe a le droit à un seul joueur désigné mais les places de « DP » (Designated Player) peuvent s’échanger. En 2010, la ligue augmente le nombre de places à deux, les échanges deviennent impossibles, puis même trois, en échange d’un paiement qui est redistribué aux autres franchises. Ce paiement devient optionnel en 2012 si le joueur désigné en question a moins de 23 ans, ce qui donna naissance  au « Young Designated Player ».

Déjà, cette règle complique la prétendue équité dans la ligue. En 2012 par exemple, les New York Red Bulls comptaient dans leur effectif Thierry Henry, Rafael Marquez et Tim Cahill, soit trois joueurs désignés de qualité. Le LA Galaxy avait David Beckham, Robbie Keane et Landon Donovan alors que le Sporting KC ou San José, par exemple, n’en comptaient aucun.

Photo via Europe 1

La TAM rentre en jeu

En 2015, la ligue crée une nouvelle entorse à sa rigueur salariale en créant la « TAM » (Targeted Allocation Money) et la « GAM » (General Allocation Money) : deux ressources financières que les clubs peuvent utiliser – à leur frais pour le premier, le plus utilisé – afin de surpayer certains joueurs au-dessus de la limite du plafond salarial. C’est-à-dire, ajouter par exemple 200 000$ dollars à un contrat par an d’un joueur, qui s’ajoutent à son salaire qui, lui, est en-dessous du cap, le faisant ainsi passer au-dessus mais sans en faire un joueur désigné. Cela a permis de faire passer certains joueurs désignés, dont les salaires n’étaient pas si élevés comme « joueurs TAM ». Et donc, de libérer des places de DP ou encore de signer des joueurs (souvent européens) qui n’étaient pas assez bons pour être joueurs désignés, mais trop performant pour entrer dans le cadre du cap salarial. Des clubs comme Toronto et Seattle en ont énormément fait usage, avec des joueurs comme Victor Vazquez ou Gregory van der Wiel chez les premiers, Gustav Svensson et Kelvin Leerdam chez les seconds.

Cet argent d’allocation a permis aux clubs de MLS d’être plus compétitifs, notamment en CONCACAF Champions League, ainsi que d’aller signer des joueurs parfois dans le ventre mou des championnats européens qui ont très bien performés par la suite en Amérique du Nord. C’est également sous ce régime que Zlatan Ibrahimovic a signé avec le LA Galaxy, qui comptait déjà trois joueurs désignés (Romain Alessandrini et les frères Giovanni et Jonathan Dos Santos), avant de passer joueur désigné l’année suivante une fois la place libérée par le départ de Gio Dos Santos. C’est également sous cette appellation que nous pensions avoir vu Blaise Matuidi signer à Miami avant qu’il ne soit révélé que le club avait en réalité quatre joueurs désignés, en toute illégalité. La ligue devrait bientôt sanctionner le club en conséquence.

Photo via MLSsoccer.com

La U22 Initiative, une nouvelle opportunité pour la dépense

Pour la saison 2021, la Major League Soccer a une nouvelle fois modifié ses règles pour permettre aux clubs de nouvelles dépenses. La « U22 Initiative », lancée officiellement à l’aube de la saison mais dans les cartons depuis fin 2020, permettra aux clubs d’investir sur les jeunes. Cette initiative autorise les clubs à signer trois joueurs de moins de 22 ans, dans les limites des caps salariaux, mais qui ne seront pas entièrement comptabilisés dans le budget du club. C’est-à-dire, si un jeune est payé 600 000$ mais fait partie de la U22 initiative, seuls 200 000$ seront pris en compte dans le budget, libérant ainsi 400 000$ pour d’autre joueurs.

L’idée ici, puisque cet argent est encadré dans le cap salarial, est d’inciter les clubs à aller chercher des jeunes à des prix abordables pour les vendre par la suite avec une réelle plus-value. Il faudra donc que les scouts des franchises soient forts dans leurs choix, surtout que le nombre de places de « U22 Initiative » sera limité et dépendra des joueurs désignés existants. Si une équipe compte trois joueurs désignés de plus de 24 ans, elle n’aura qu’une seule place pour les joueurs « U22 Initiative ». Si elle compte deux joueurs désignés ou moins, avec un Young DP ou sans, elle aura ses trois places de joueurs « U22 Initiative ».

C’est intéressant puisque, pour une fois, la ligue ne crée pas un instrument qui conduirait à un mauvais équilibre : aucun club ne peut donc avoir trois joueurs désignés séniors et trois jeunes de la « U22 initiative ». La possibilité de dépenser sans compter est fortement encadrée.

Plus intéressant encore, cet argent pourra également ne pas être utilisé envers des recrues étrangères mais vers des jeunes formés au club ou des joueurs issus de la Superdraft. Cela pourrait permettre d’éviter une « fuite des talents » comme on a pu le voir avec Chris Richards et Weston McKennie, quittant le FC Dallas sans avoir disputé un match professionnel, et offrir à des jeunes américains ou canadiens des places bien payées dans les effectifs. C’est une règle qui aidera les clubs les plus riches comme les moins dépensiers puisqu’ils pourront tous aller chercher des jeunes sans que leurs salaires ne deviennent un obstacle pour des vétérans nécessaires à la consolidation d’une équipe. Santiago Sosa (photo de couverture) est notamment l’un des premiers joueurs à signer un contrat via cette initiative à Atlanta et le processus devrait s’accélérer cet été.

Enfin, cette « U22 Initiative » a également été l’occasion pour la MLS de revoir sa grille de revente. En effet, lorsqu’une franchise vend un joueur, une partie de l’argent obtenu va vers la MLS, l’autre vers le club. Pour les joueurs issus de la « U22 Initiative », le club qui vend le jeune joueur aura plus d’argent d’allocation reversé si le jeune en question a été acheté à faible coût. Pour les recrues étrangères, il y a donc une réelle envie de la MLS de voir ses franchises aller détecter la pépite rare.

Alexandru Măţan, un autre exemple de joueur amené grâce à la U22 initative (Columbus Crew)

Cette nouvelle règle ajoute donc un nouveau niveau de complexité à des règles salariales déjà compliquées à suivre en Major League Soccer. Elle permet néanmoins d’aller chercher des joueurs peu chers de moins de 22 ans partout dans le monde ou de garder les fruits des centres de formation avant de les revendre après quelques saisons en comme professionnels. Un accord parfait pour le Commissaire de la ligue, Don Garber, qui veut augmenter le nombre de joueurs vendus tout en augmentant les capacités salariales pour lutter contre l’ennemi mexicain en Concacaf Champions League. Pour le moment, peu d’effets secondaires devraient être à redouter pour cette nouvelle rentrée de liquidités si ce n’est que les prix dans certains marchés, comme l’Argentine, pourraient encore augmenter pour les jeunes. Reste à savoir comment certains clubs vont dépenser cet été, lorsque les championnats du monde entier seront à l’arrêt : vers des vedettes vieillissantes qui pourraient bloquer des places de U22 ou feront-ils le pari de la jeunesse ?

Antoine Latran

Co-créateur de Culture Soccer. Ancien rédacteur Soccer Nord-Américain pour Lucarne Opposée. Fan de MLS depuis une balade dans Seattle un jour de match, j'écris sur Culture Soccer sur la MLS, la NISA, la sélection américaine, ainsi que sur des sujets mêlant le sport à la culture, la politique et l'économie.

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