La MLS doit-elle s’affranchir de ses règles financières ?

La MLS est basée sur un concept simple : l’équité. Chacune des 28 franchises en lice a une chance, chaque année, de remporter le championnat. Tout cela n’est pas seulement acquis grâce aux playoffs, qui assurent un degré de surprise fort américain à la fin de la saison régulière, mais également grâce à une série de mécanismes importés pour la plupart des autres sports majeurs du pays. Les équipes sont régies par la ligue, qui maintient un cap salarial qui doit être respecté à part égal par chaque franchise. Ces dernières possèdent également trois places de joueur désigné, ainsi que des outils permettant plus de flexibilité financière, mais toujours dans un cadre bien défini.

D’autres mécanismes permettent aux différentes équipes de bénéficier, en théorie, des mêmes armes à chaque début de saison, comme la MLS Superdraft, permettant d’acquérir les meilleurs talents du College Soccer, l’allocation et la discovery list, des outils pour récupérer des joueurs américains et des talents venus du monde entier (en très bref). Le principe est simple : tout le monde peut gagner.

Les règles financières en MLS sont strictes : l’Inter Miami a dû s’acquitter d’amendes après avoir “menti” sur le salaire de Blaise Matuidi en 2021 (Photo via l’Equipe)

Inspiré des autres championnats US, ce principe de parité fait de la MLS une ligue extrêmement dure à prédire (aux dépends de nos prévisions annuelles et de nombreux parieurs). Ces dix dernières saisons, sept équipes différentes ont ainsi gagné le Supporter’s Shield, trophée remis à l’issu de la saison régulière, tandis que huit ont gagné la MLS Cup (les Seattle Sounders et le LA Galaxy sont les seuls à avoir fait le doublé). En comparaison, la Premier League a vu se succéder 5 champions, la Serie A, la Liga et la Ligue 1 seulement 3 et la Bundesliga, un seul et unique gagnant.

Les clubs peuvent également changer de standing d’une saison à une autre. Bien qu’également possible dans d’autres championnats, en MLS un mercato suffit à propulser une franchise d’une place moyenne à un statut de favori, comme le montre Austin et Colorado, chacun dans un sens, en 2022. Bien que possible dans d’autres ligues, ces évènements sont surprenants en Europe, là où ils sont récurrents en MLS.

Cette volatilité n’est-elle pas problématique en Amérique du Nord ? Récemment, le journaliste Sam Stejskal de The Athletic a publié un long article prônant plus de flexibilité en MLS pour les propriétaires, arguant que ce modèle d’équité qui fut si utile au début de la ligue n’avait plus lieu d’être. En 1996, alors que le soccer était loin d’une valeur sûre aux Etats-Unis, personne n’aurait investi sur un modèle européen. Les succès de la NBA, de la NFL et des autres ligues majeurs montraient la nécessité d’un modèle fermé, surtout que de nombreux propriétaires de franchises MLS possèdent également d’autres équipes sportives en Amérique du Nord.

L’arrivée de Beckham au LA Galaxy fut une première brèche dans le système financier de la MLS (Photo via le LA Times)

La MLS s’est pourtant tournée, avec les années, vers un modèle plus ouvert qu’à ses débuts. Avec l’arrivée de David Beckham en 2007 apparaît la règle du joueur désigné, qui permet de s’offrir un joueur hors-cap salarial. Petit à petit, cette dernière sera étendue à trois joueurs désignés par franchise, puis à des joueurs « TAM », sorte d’entre-deux entre les salaires capés et les joueurs désignés. Malgré ces mécanismes, la MLS s’assure que la différence soit ciblée sur uniquement quelques joueurs et non pas l’ensemble de l’effectif. « Ces efforts progressifs de libéralisation des salaires sont ciblés sur un ou deux joueurs. La ligue laisse aux franchises la liberté de payer deux à trois joueurs importants ce qu’elles veulent, mais pas le reste du roster, ce qui en fait des équipes avec de grands déséquilibres et en cas de blessures, des équipes très dépendantes à un ou deux joueurs », nous explique Sam Stejskal par téléphone. Ces règles financières sont d’ailleurs, d’après un récent sondage de The Athletic auprès des General Managers de MLS, un point de tension entre les GMs qui n’apprécient par les règles et les propriétaires des clubs, qui les défendent.

Le problème, toujours selon Sam Stejskal, c’est que ce modèle d’équité ne créé pas d’enjeux majeurs. Pas de domination. Pas de gros duels au sommet. Pas de « narratifs », cette valeur si importante afin d’intéresser le spectateur et de leur vendre des affiches. En résulte donc des affluences plus que correctes dans certains marchés, comme Los Angeles, Portland, Seattle ou Atlanta, mais des audiences télévisées moribondes. Les fans ne sont pas intéressés lorsque leur équipe ne joue pas et les curieux, eux, ne regardent pas du tout la MLS. Si en Premier League, un fan de Watford regarderait peut-être un Manchester City – Liverpool en plus de son équipe, ce n’est absolument pas le cas en MLS et les audiences nationales n’évoluent quasiment pas depuis 1996.

Toujours selon le journaliste américain, la solution pour la ligue serait de laisser plus de flexibilité afin que quelques équipes, celles qui le souhaitent et qui en ont les moyens, puissent dépenser plus et ainsi créer une élite, qui donnerait envie de regarder les grandes affiches. Le calcul est facile : avec des meilleurs produits sur le terrain, la ligue serait plus séduisante pour le grand public. Plus d’argent, plus d’attraction, plus de revenus.

L’exemple parfait des “narratifs” en MLS : l’arrivée de Zlatan au LA Galaxy (AP Photo/Jae C. Hong)

La MLS manque selon Sam Stejskal de héros, de grandes équipes aimées ou détestées, ce qui fait qu’en dehors d’une partie des die hard fans, ceux qui n’ont pas besoin d’être convaincus, les fans de soccer européen ou le grand public ne se passionnent pas pour un grand match de MLS, quel qu’en soit l’enjeux. Puisque toutes les équipes peuvent gagner, les belles histoires comme Leicester City en Premier League ne donne pas tellement envie. « Nothing is surprising when everything is unpredictable », résume-t-il donc. La MLS est dans une impasse au niveau des affluences télévisées… Donc autant essayer une autre formule.

En effet, si la MLS semble grandir c’est surtout grâce aux expansion successives. « La MLS grandit en nombre de fans, mais c’est normal puisqu’elle ajoute des nouveaux marchés ! Lorsqu’elle arrive à Atlanta, soudainement on a de nombreux nouveaux fans dans la ville, mais que se passera-t-il lorsqu’inéluctablement, la MLS arrêtera d’ajouter des marchés, que ce soit à 30 ou à 32 équipes ? », demande Sam Stejskal. « La progression de la ligue se construit sur les expansions mais elles s’arrêteront. En dehors des die hard fans de chaque marché, le grand public lui ne regarde pas la MLS et c’est un problème pour les audiences télévisées. »

Concrètement, la solution que souhaite Sam Stejskal est de laisser plus de liberté dans la manière dont les équipes dépensent leur argent : « Aujourd’hui, la libéralisation des financements étant ciblée, certaines équipes comme Toronto ou Chicago sont à 70% de leur budget salarial sur seulement trois joueurs ! ». Une situation qui met les équipes sous pression lorsqu’un joueur clef se blesse, tel Kansas City cette saison.

Il ne pense pas non plus assister à la fin complète du cap salarial et des règles financières en MLS. D’autres ligues ont également instauré un niveau de flexibilité, sans l’abolir totalement. « En NBA par exemple, il y a un plafond et un plancher de dépenses, mais qui laissent plus de libertés aux franchises sur là où elles veulent placer leurs dépenses. On pourrait imaginer la même chose en MLS, et un système qui laisse aux propriétaires qui le veulent de dépasser le plafond, moyennant une amende redistribuée aux autres franchises », argue Sam Stejskal. « Cela permettrait que comme pour la NBA, un téléspectateur lambda regarde les matchs entre les plus grandes équipes qui dépensent, disons un LAFC/Atlanta, tandis que les fans déjà présents continueront à regarder leur équipe également ! ».  

Le commissaire de la MLS, Don Garber (Photo via MLSSoccer)

Lors de la publication de l’article originel de Sam, je ne pus m’empêcher de constater que la majorité des commentaires étaient cependant hostiles à l’idée. Comment en vouloir à ces fans déjà présents en MLS, qui comme moi, sont tombés amoureux de la ligue en partie grâce à son équité et ses mécanismes salariaux qui récompensent les plus malins ? « Mon idée n’est pas de transformer la ligue en un produit totalement européanisé. Le cap salarial reste, il est juste utilisé sur tous les joueurs d’un groupe, ce qui permet la création d’une élite, mais j’aime également les bizarreries qu’il y a en MLS ! », me répond Sam. « Seulement, la MLS n’a pas de croissance effective qui ne soit pas poussée par les expansions. Il faut attirer de nouveaux téléspectateurs et je pense que cela est conditionné à ces équipes d’élites qui vont assurer un réservoir de narratifs et de talents ».

« Il restera toujours les playoffs pour assurer un niveau de surprise », continue-t-il. Cependant, la progression de la MLS n’a eu de cesse de « l’européaniser », donc pourquoi penser que les playoffs resteraient à moyen ou long-terme ? « Je ne pense pas que les playoffs puissent disparaître », m’explique Sam, « puisqu’ils sont une réelle source d’attractivité et de revenus pour les franchises et leurs propriétaires ».

Le débat continuera à s’agiter dans les années à venir, alors que les clubs deviennent progressivement plus créatif afin de signer de nombreux joueurs de talents malgré des contraintes financières (le LAFC et le LA Galaxy en sont de bons exemples). Nulle doute qu’une partie des propriétaires va, à termes, mettre énormément de pression sur la MLS afin d’avoir plus de flexibilité et pouvoir dépenser plus. La MLS en a besoin pour grandir, reste à savoir si elle continuera son progrès croissant mais lent, ou si elle se tournera vers un modèle accéléré.

Antoine Latran

Co-créateur de Culture Soccer. Ancien rédacteur Soccer Nord-Américain pour Lucarne Opposée. Fan de MLS depuis une balade dans Seattle un jour de match, j'écris sur Culture Soccer sur la MLS, la NISA, la sélection américaine, ainsi que sur des sujets mêlant le sport à la culture, la politique et l'économie.

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